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Le maté, une boisson qui préserve les forêts


Un patrimoine agricole commun qui fait vivre les communautés et les forêts du sud du Brésil

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Dans la forêt d’Araucaria, au Brésil, les peuples autochtones de Rio d’Areia, sous la houlette d’Antonio Lima, gèrent ensemble les forêts et la culture ombragée du yerba maté sur leurs terres. ©FAO/Jorge de Souza

05/01/2026

Dans le sud du Brésil, une boisson est toujours plus qu’il n’y paraît. Une cuia, récipient couramment utilisé, remplie de chimarrão, l’infusion traditionnelle brésilienne à base de yerba maté, passe de main en main, créant ainsi un espace de conversation et un climat de convivialité. Cette tasse est plus qu’une source de chaleur: elle porte en elle le souvenir de la forêt et les connaissances nécessaires pour vivre avec elle.

Dans l’État du Paraná, dans le centre-sud du Brésil, le yerba maté (Ilex paraguariensis) est cultivé dans les forêts naturelles plutôt que dans des champs défrichés. Cette production durable protège les moyens de subsistance des familles depuis des générations et crée un paysage où l’agriculture dépend de la forêt au lieu de la remplacer. Au-delà de ses racines culturelles, le yerba maté revêt également une importance à l’échelle mondiale. Aux côtés de l’Argentine et du Paraguay, le Brésil est l’un des premiers producteurs et exportateurs de cette plante et approvisionne les marchés régionaux et internationaux.

Vivre avec la forêt

Le système traditionnel de culture ombragée du yerba maté est exceptionnel, car il associe la production agricole, la conservation de la biodiversité et l’organisation sociale dans un contexte où les pressions environnementales sont intenses.

La forêt d’Araucaria, qui fait partie du biome des forêts atlantiques, est l’un des écosystèmes les plus menacés de la planète. Après des décennies de déforestation et de changement d’affectation des terres, elle ne fait plus qu’une fraction de sa taille initiale.

Dans ce contexte, ce n’est pas un hasard si les systèmes d’agroforesterie traditionnels perdurent. Ils sont le fruit de décisions quotidiennes, de connaissances accumulées et de soins portés depuis des générations, mais aussi d’un effort collectif. Ces systèmes agricoles ont permis à la forêt de rester fonctionnelle sur le plan écologique, productive sur le plan économique et bien gérée sur le plan social, ce qui a accru la résilience tout en préservant les moyens de subsistance ruraux et en assurant la transmission de connaissances de génération en génération.

«Ce n’est pas qu’un système agricole, c’est une façon de vivre avec la forêt», explique Evelyn Nimmo, professeure adjointe à l’Université d’État de Ponta Grossa (Brésil). «La production se fait dans la forêt, selon des principes agroécologiques et des savoirs ancestraux. Les communautés gèrent le couvert forestier ainsi que la régénération et la diversité des zones boisées de façon à ce que la forêt perdure tout en procurant des moyens de subsistance.»

Cette vision de la forêt se traduit par des pratiques concrètes. «Depuis longtemps déjà, nous savons qu’il est nécessaire de préserver la forêt d’Araucaria, de protéger les sources d’eau et d’éviter le recours aux produits agrochimiques», dit João Carlos Andrianchyk, petit producteur de yerba maté «Nous transmettons ce savoir aux jeunes, car le monde en aura besoin si nous voulons maintenir les bonnes conditions de vie que nous avons ici.»

Ces «bonnes conditions de vie» sont ancrées dans la continuité: la capacité de vivre de la terre sans épuiser les ressources qu’elle apporte. Dans des communautés telles que Pontilhão et Paço do Meio, plus de 130 familles dépendent directement du yerba maté, qui représente souvent quelque 70 pour cent de leurs revenus.

Dans la forêt d’Araucaria, les communautés prennent activement soin des forêts. Le yerba maté pousse aux côtés d’arbres et de plantes indigènes, ce qui crée un environnement capable de préserver la biodiversité, de protéger les sols et de réguler les cycles de l’eau. ©FAO/Luiza Olmedo

La biodiversité comme protection

Le système géré par les communautés n’est ni statique ni négligé. Les communautés prennent activement soin des forêts en procédant à un élagage sélectif et en encourageant la régénération naturelle. Le yerba maté pousse aux côtés d’arbres fruitiers, de plantes médicinales et d’espèces forestières indigènes, ce qui crée un environnement à plusieurs niveaux capable de préserver la biodiversité, de protéger les sols et de réguler les cycles de l’eau.

Contrairement aux monocultures industrielles, dans lesquelles les organismes nuisibles sont éliminés grâce à des intrants chimiques, les systèmes axés sur les forêts s’appuient sur l’équilibre écologique. «Il existe une chenille nocive pour le yerba maté», explique un producteur, João Negir e Silva. «Mais cela fait 10 ou 11 ans que nous n’avons pas eu d’invasion ici. On en voit dans des zones environnantes, mais les chenilles ne viennent pas jusqu’ici grâce à la diversité biologique que nous entretenons.»

Ici, la biodiversité n’est pas qu’un concept abstrait, mais une forme de protection. Les oiseaux, les insectes et les plantes interagissent d’une manière qui atténue la vulnérabilité et permet à la production de se poursuivre sans dégrader la forêt.

Les activités suivent le rythme de l’écosystème. Les feuilles de yerba maté sont récoltées tous les trois ans, ce qui laisse aux végétaux le temps de se régénérer. Les fruits sont cueillis sans que les arbres soient secoués.

De nombreux producteurs procèdent eux-mêmes à la propagation des jeunes plants et font ainsi perdurer des espèces d’arbre indigènes, comme l’araucaria, l’imbuia et le canela guaicá – trois éléments essentiels de la forêt d’Araucaria –, et renforcent la structure forestière.

«Nous vivons de l’agriculture et de la culture du yerba maté», explique Olga Wenglarek, une productrice rurale. «Nous utilisons tout, du bois de feu servant à cuisiner à la nourriture qui pousse dans nos jardins. Nous nous attachons à survivre et à faire en sorte que celles et ceux qui viendront après nous trouveront aussi leur place.»

Dans l’État brésilien du Paraná, de génération en génération, les familles travaillent ensemble dans les forêts ombragées de yerba maté. Ainsi, elles subviennent à leurs besoins et maintiennent la forêt d’Araucaria en bonne santé. ©FAO/Jorge de Souza

Une reconnaissance qui sert un objectif précis

Ces efforts sont d’autant plus importants lorsqu’on prend en compte le fait que le pin du Paraná (Araucaria angustifolia), l’espèce clé de la forêt, ne peut être conservé correctement dans les banques de semences conventionnelles. Ses semences sont extrêmement périssables et ne survivent que dans des paysages vivants et fonctionnels. C’est pourquoi la conservation à long terme de la forêt d’Araucaria dépend directement des communautés qui font en sorte que la forêt reste en bonne santé, productive et connectée.

Cette responsabilité transcende les générations. Bien avant son entrée sur les marchés, le yerba maté faisait partie de la vie des peuples autochtones. Appelé ka’a par le peuple Guarani, cet arbre indigène est depuis longtemps utilisé pour des cérémonies, des rituels et la consommation quotidienne.

«Depuis toujours, le yerba maté fait partie de notre vie collective», explique Antonio Lima, cacique (chef de peuple autochtone) des terres de Rio d’Areia. «Ce n’est pas qu’une question de consommation. Il s’agit d’un travail communautaire, qui suit des règles communes sur l’entretien des forêts, indiquant quand et comment faire la récolte. Ce type d’organisation a permis à la forêt de perdurer et à la communauté de rester soudée.»

Dans ce contexte, le fait que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) désigne la culture ombragée du yerba maté comme un système ingénieux du patrimoine agricole mondial (SIPAM) revêt une importance particulière. En mai 2025, ce système est devenu le deuxième SIPAM du Brésil après le système de sempre-vivas de la chaîne de montagnes de l’Espinhaço.

«Cette reconnaissance est bien plus qu’une formalité», dit Jorge Meza, Représentant de la FAO au Brésil. «Elle permet de montrer comment les communautés locales gèrent les forêts durablement depuis des siècles, en protégeant la biodiversité, en générant des revenus et en préservant une identité culturelle forte.»

Dans l’État du Paraná, agriculture et nature ne sont pas cloisonnées. Elles coexistent. La forêt perdure, non pas parce qu’elle est laissée à elle-même, mais parce que les communautés y travaillent, la partagent et en prennent soin – ce qui renforce la résilience des populations comme celle des écosystèmes.