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Les leçons les plus éloquentes peuvent aussi se passer de mots


En Égypte, des écoles pratiques d’agriculture adaptées permettent à des agriculteurs sourds d’accéder à des connaissances agricoles et d’améliorer leurs rendements

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L’école pratique d’agriculture «Sound of Silence» («L’Écho du silence»), gérée par la FAO et financée par le Fonds pour l’environnement mondial, élimine les barrières qui empêchent les agriculteurs atteints de surdité ou de troubles de la parole d’accéder au savoir. Grâce à des leçons adaptées, ils apprennent des techniques agricoles essentielles qui leur étaient jusqu’alors inaccessibles dans les écoles traditionnelles. © FAO/Ahmed Elshemy

19/02/2026

Dans l’oasis de Kharga, un croissant de verdure au cœur du désert occidental égyptien, la chaleur de l’après-midi enveloppe les rangs de palmiers dattiers. Quinze agriculteurs se rassemblent à l’ombre, et on ne les entend pas s’échanger des salutations ou des plaisanteries. Ici, ce sont les mains qui, par des gestes rapides et précis, font la conversation.

Nous sommes à l’école pratique d’agriculture «Sound of Silence» («L’Écho du silence»), financée par le Fonds pour l’environnement mondial, où des agriculteurs ayant des troubles de l’audition et de la parole ont fait de cet obstacle une source de force collective: ils font maintenant partie des producteurs de dattes les plus qualifiés du gouvernorat de la Nouvelle-Vallée, en Égypte.

La culture du palmier dattier fait vivre Kharga. Or, depuis quelques années, cette culture a été fragilisée par la pénurie d’eau, la multiplication des organismes nuisibles et la propagation du charançon rouge du palmier. Et pour les agriculteurs souffrant de troubles auditifs ou de la parole, ces difficultés n’en ont été que plus grandes. Comme les formations agricoles classiques reposaient sur des instructions orales, ils ont été très largement privés des connaissances techniques, des systèmes d’alerte rapide et des conseils en matière de lutte contre les organismes nuisibles.

Khaled Mohamed travaille cette terre depuis plusieurs décennies et, fort de cette expérience, il sait très bien analyser le sol et les saisons. Pourtant, pendant des années, il a été privé des informations les plus cruciales, par exemple sur les moyens d’identifier les premiers signes d’une infestation, d’améliorer la santé des sols et de cicatriser les plaies d’élagage pour empêcher la colonisation par les organismes nuisibles.

En langue de signes, que son épouse, Nehmedo Riad AbdelHamied, interprète pour l’occasion, Khaled rapporte: «Pour la première fois, je me suis senti vraiment considéré et compris, même sans parler.»

L’idée de l’école a germé en 2021, lorsque Khaled a assisté à une formation classique de l’école pratique d’agriculture dispensée par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et s’est assis tranquillement au fond de la salle, étudiant attentivement les photographies et les vidéos. Il était propriétaire d’une palmeraie de dattiers. Il avait besoin de solutions mais n’avait pas accès à ces connaissances.

Grâce au soutien et aux encouragements de Nehmedo, il a fait une proposition simple à la FAO: adapter le modèle de l’école pratique d’agriculture afin que les agriculteurs sourds puissent pleinement y participer. Ahmed Diab, spécialiste de l’agroalimentaire et de l’élaboration de programmes à la FAO, a tout de suite saisi l’importance de cette demande.

«Pour que l’inclusion devienne réalité, il faut revoir comment on enseigne, et pas à qui on enseigne», explique-t-il. En collaboration avec la population locale, la FAO a adapté son modèle d’école pratique d’agriculture axée sur la découverte, qui donnait déjà la part belle à la transmission de savoir entre pairs et à l’expérimentation, pour la rendre accessible aux producteurs souffrant de troubles de l’audition et de la parole. 

Au sein de cette école pratique d’agriculture adaptée, Nehmedo, l’épouse de Khaled, a assuré l’interprétation en langue des signes et facilité le dialogue entre les animateurs de l’école et les agriculteurs sourds afin que ceux-ci puissent pleinement y participer. À gauche/en haut: © FAO. À droite/en bas: © FAO/Ahmed Elshemy

C’est ainsi que le champ-école des producteurs «L’Écho du silence» a réuni 15 agriculteurs atteints de surdité dans un cadre d’apprentissage conçu pour répondre à leurs besoins. Nehmedo a été une passerelle essentielle pour la communication, puisqu’elle a traduit les concepts techniques en langue des signes et facilité le dialogue entre les agriculteurs et les animateurs. Les conférences ont été remplacées par des supports visuels: guides illustrés, dessins collectifs de diagrammes au sol et démonstrations vidéo muettes sur l’application du compost, la surveillance systématique des organismes nuisibles et la détection précoce de l’infestation par le charançon rouge du palmier. L’apprentissage s’est fait par l’observation, la répétition et la mise en pratique collaborative, plutôt que par un enseignement oral.

Durant toute la formation, les participants ont mis en application, directement sur leurs terres, des pratiques améliorées en matière d’agronomie et de lutte intégrée contre les ravageurs. Ils ont mis en place le compostage afin d’améliorer la santé des sols et la disponibilité en éléments nutritifs, ont instauré une surveillance de routine pour détecter rapidement les infestations et ont appliqué des mastics de protection et de cicatrisation sur les plaies d’élagage afin de bloquer les points d’entrée des insectes.

Autant d’efforts qui ont donné des résultats mesurables. Les agriculteurs ont fait état d’une progression moyenne de 20 pour cent du rendement des dattes, ainsi que d’améliorations notables de la qualité des fruits, notamment en matière d’uniformité de la taille et de saveur. Toutes ces avancées se sont traduites par des prix plus élevés sur le marché et une augmentation des revenus des ménages. 

Le projet d’école pratique d’agriculture adaptée, intitulé «L’Écho du silence», a été reproduit ailleurs en Égypte. Cela prouve, d’une part, que ce modèle est viable, réalisable à différentes échelles et pertinent dans des contextes variés et, d’autre part, que des modèles inclusifs peuvent libérer des potentiels inexploités et renforcer les économies rurales. © FAO/Ahmed Elshemy

Les changements de perception sociale ont été tout aussi déterminants. Alors qu’ils étaient surtout considérés comme des personnes assistées, les agriculteurs ayant des troubles de l’audition sont maintenant reconnus comme des professionnels compétents. Mohamed Abdel Aziz, l’un des participants, s’est mis à former des voisins souffrant de troubles auditifs à l’identification des dégâts causés par les organismes nuisibles et à la protection de leurs arbres. «Les images et les affiches m’ont aidé à tout comprendre clairement», explique-t-il. «Maintenant, je forme aussi mes voisins.»

La simplicité du modèle est l’une de ses forces. Le coût de gestion d’un groupe inclusif au sein d’une école pratique d’agriculture en Égypte est estimé à environ 1 000 USD, ce qui comprend l’animation, le matériel pédagogique et la logistique. Ce modèle peu coûteux et très efficace a suscité de l’intérêt au-delà de Kharga.

Lors de l’édition 2024 du Forum de la science et de l’innovation de la FAO, cette initiative a été lauréate du tout premier Prix FAO de l’innovation pour les écoles pratiques d’agriculture. Le bureau de la FAO en Égypte s’est déjà engagé derrière la reproduction de cette pratique dans le gouvernorat de Minya, et un développement à plus grande échelle est envisagé dans le cadre de projets en cours ou à l’étude.

Au-delà de son intérêt pour les agriculteurs, l’initiative de «L’Écho du silence» fait partie de l’engagement pris par la FAO de ne laisser personne de côté. En s’assurant que les personnes en situation de handicap soient non seulement incluses, mais contribuent aussi activement aux chaînes de valeur locales, ce programme montre comment des modèles inclusifs peuvent libérer des potentiels inexploités et renforcer les économies rurales. La reproduction de ce modèle ailleurs dans le pays montre qu’il est viable, réalisable à différentes échelles et pertinent dans des contextes variés. Cette initiative, qui n’était au départ qu’une intervention locale, est devenue un exemple national de l’épanouissement qui survient quand on met l’accent sur l’innovation, la dignité et le potentiel.

Dans l’oasis, quand les agriculteurs se dispersent à la tombée de la nuit, la conversation se poursuit avec les mains. À Kharga, le silence n’est plus une marque d’exclusion. Il est la marque d’un autre type de dialogue, fondé sur la confiance, le partage des connaissances et un cadre où les voix, même si elles se passent de mots, sont désormais entendues.

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