Lorsque le crabe bleu nageur est arrivé dans les eaux tunisiennes, il a saccagé les engins de pêche et a perturbé les captures traditionnelles. Avec l’aide du gouvernement et de la FAO, les pêcheurs ont appris à s’adapter et à trouver de nouveaux marchés pour cette espèce envahissante, mais cet épisode a mis en évidence l’incertitude à laquelle les pêcheurs sont confrontés. ©FAO
Sur l’île tunisienne de Djerba, Fattouma Ben Chagra plie du fil de fer dans l’armature d’un piège et coud les deux parties ensemble.
Elle a appris à réparer les filets de pêche bien avant que les crabes bleus nageurs ne fassent l’objet de prises importantes dans ces eaux. Lorsque la demande de pièges à crabes a augmenté, elle et son frère, qui est forgeron, ont appris eux-mêmes à les fabriquer. Ni l’un ni l’autre n’en avait confectionné un auparavant. Ils ont essayé, ont échoué et ont recommencé plus d’une fois avant de trouver un modèle qui fonctionnait.
«Pour moi, ce fut une vraie victoire», dit-elle.
Les pièges se vendent, tout comme les réparations. Pour les pêcheurs, la réparation des engins endommagés coûte moins cher que leur remplacement et cela aide à empêcher les pièges cassés de dériver dans l’eau et de continuer à capturer des organismes marins. Grâce à ce travail, Fattouma dispose d’un revenu stable.
En revanche, elle ne dispose pas de pension, ni d’assurance, ni d’une autre source de revenus sur laquelle elle puisse véritablement compter si le travail venait à disparaître soudainement.
«Je ne vais pas vous mentir: ce travail me fait peur parfois», dit-elle. «Tout dépend de cette ressource, du crabe. Si elle devait s’épuiser et disparaître, je ne sais pas ce que nous deviendrions. Comme la plupart des femmes qui font ce travail, nous n’avons pas de protection sociale.»
Son incertitude renvoie à un problème plus vaste auquel la pêche au crabe bleu et l’ensemble du secteur des pêches en Tunisie sont confrontés.
Le pays a réussi à faire de l’espèce envahissante qu’est le crabe bleu nageur un atout économique. Pourtant, de nombreux pêcheurs et travailleurs du secteur de la pêche demeurent vulnérables lorsque le nombre de prises chute, que les intempéries empêchent les bateaux de prendre la mer, que la maladie interrompt le travail ou que les revenus se font tout simplement attendre.
Les fondations permettant de combler ce fossé ont été bâties pendant deux décennies par le Gouvernement tunisien, avec le soutien de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
Une des initiatives menées dans ce cadre, le programme régional MedSudMed de la FAO, qui été lancé en 2001 et est financé par le Ministère de l’agriculture, de la souveraineté alimentaire et des forêts de l’Italie, consiste à promouvoir la recherche halieutique, la mobilisation des parties prenantes et la durabilité des pêches dans le canal situé entre la Sicile et Tunis.
Pour ce type d’emploi, les filets de sécurité sous forme de systèmes de protection sociale sont peu nombreux en raison du caractère saisonnier et informel du travail. ©FAO
À Ghannouch, le programme MedSudMed a réuni des pêcheurs, des scientifiques, des autorités, la société civile et d’autres groupes qui ont contribué à la création d’un plan de gestion de la pêche artisanale, ainsi qu’au suivi de l’arrivée et de l’expansion du crabe bleu envahissant qui est apparu dans les eaux tunisiennes en 1993 et a énormément proliféré.
En 2014, le crabe bleu provoquait des dégâts importants dans le secteur de la pêche: il détruisait les filets de pêche et perturbait les captures traditionnelles. Pour les pêcheurs comme Sassi Aleya, l’arrivée de l’espèce a entraîné un allongement du temps passé en mer, a provoqué des dégâts sur les engins et a créé une incertitude quant à leurs futurs revenus. Les familles qui dépendaient de la pêche traditionnelle ont dû s’adapter rapidement.
Sassi, Président du Groupement de développement de la pêche de Ghannouch, une organisation locale créée grâce à la contribution d’initiatives antérieures de la FAO, décrit la situation: «Nous perdions nos filets et les espèces que nous capturions habituellement, tandis que les quantités de crabes que nous rejetions étaient considérables.»
Le Gouvernement tunisien a mis au point, avec les pêcheurs eux-mêmes, des outils de pêche plus sélectifs ou a amélioré ceux qui existaient déjà. «Nous avons compris que nous pouvions mieux exploiter cette espèce», explique Sassi. «Aujourd’hui, nous avons un piège circulaire spécialement conçu pour les crabes bleus.»
Un marché est apparu et, comme la demande augmentait, la pêche au crabe bleu s’est développée. Mais la croissance du secteur n’a pas fait disparaître l’insécurité économique à laquelle étaient déjà confrontées de nombreuses personnes qui en dépendent, et les filets de sécurité pour ce type d’emploi étaient peu nombreux en raison de la saisonnalité et de la nature souvent informelle du travail.
Le programme SocPro4Fish de la FAO, financé par la Norvège, vise à étendre la couverture de la protection sociale des pêcheurs, en recensant les obstacles et en résolvant les problèmes qui peuvent empêcher certaines personnes d’accéder aux systèmes existants. ©FAO
Consacré spécifiquement à cet aspect de la protection sociale qui vise à atténuer les difficultés des pêcheurs et des travailleurs du secteur de la pêche, le programme SocPro4Fish de la FAO, financé par le Gouvernement de la Norvège, consiste à recueillir des données sociales et économiques, à examiner s’il serait possible d’élargir la couverture de la protection sociale et à recenser les obstacles qui peuvent empêcher certaines personnes d’accéder aux systèmes existants.
Par exemple, de nombreux pêcheurs ont encore une connaissance limitée des programmes existants. D’autres ne remplissent pas les critères d’octroi en raison de la nature saisonnière ou informelle du travail dans le secteur de la pêche. D’autres encore se heurtent à des difficultés administratives liées à l’inscription.
Quand il s’est agi de lever ces obstacles, un comité technique interinstitutionnel réunissant les autorités chargées des pêches, les institutions de protection sociale, des représentants des pêcheurs et des chercheurs a été établi dans le cadre du projet afin de trouver des moyens pour élargir la couverture de la protection sociale dans le secteur et ainsi remédier à ces difficultés. Le comité est une plateforme dont la vocation est de déterminer comment élargir la couverture et faire en sorte que celle-ci prenne davantage en compte les moyens de subsistance liés à la pêche.
Une nouvelle initiative dirigée par la FAO, élaborée en partenariat avec l’Aquarium de la baie de Monterey, situé en Californie (États-Unis d’Amérique), met à profit les relations établies dans le cadre de MedSudMed et les conclusions tirées du programme SocPro4Fish en Tunisie et a été étendue aux Philippines.
Sur cette base, l’initiative vise à combler une lacune majeure en étudiant comment la protection sociale peut mieux soutenir les ménages de pêcheurs confrontés aux fluctuations saisonnières des revenus et aux chocs environnementaux et économiques actuels, y compris ceux qui sont liés aux espèces envahissantes. En coordination avec cette initiative, le projet FishEBM MED, financé par le Fonds pour l’environnement mondial et mis en œuvre par la Commission générale des pêches pour la Méditerranée (CGPM), produit des connaissances sur les incidences socio-économiques de cette pêche tout au long de la chaîne de valeur.
Pour Fattouma, l’enjeu est de taille. Elle a besoin du crabe pour gagner sa vie, mais sa sécurité dépend de ce qui se passera quand il n’y aura plus de travail.
Les familles de pêcheurs ont besoin d’un système qui associe la gestion durable des pêches à la protection sociale et au travail décent afin de faire face à l’incertitude, aux chocs et au changement. Les pêches véritablement résilientes comprennent ces deux aspects: une ressource pérenne et des personnes qui bénéficient de la sécurité nécessaire pour construire leur avenir autour de cette ressource.
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